{Moralités ménagères} Allô ! Allô !

Installer le téléphone chez moi ? Jamais ! Je n’admettrais pas qu’on me sonne…

C’est ainsi qu’un grand peintre du XIXe siècle refusa de se soumettre à l’invention nouvelle dont nous sommes tous, aujourd’hui, les victimes satisfaites. A moins que nous n’ayons choisi de nous en servir pour torturer, savamment, inconsciemment et impunément, nos contemporains.

De grâce ! Si l’on vous répond « Madame est dans son bain », n’ayez pas l’air d’attendre qu’elle en sorte pour se donner la joie de vous avoir au bout du fil, empressez-vous de dire que vous rappellerez. De même, si votre appel  fait irruption au milieu du repas. Sachez bien que vous tombez là comme un chien dans un jeu de quilles ; c’et le moment ou jamais d’être brève, si vous ne voulez pas vous rendre insupportable.

Etre brève, tout est là ! Allez droit au fait, exposez clairement et rapidement ce dont il s’agit. Escamotez les formules de politesse. Je sais des gens patients que l’on peut  rendre facilement enragés en leur demandant des nouvelles détaillées de tous les membres de leur famille ; ils se disent avec raison que le téléphone n’est pas fait pour çà. Ne répétez pas plusieurs fois la même chose. N’appelez jamais chez eux pour affaires ceux que vous pouvez avoir à leur bureau : ils ont besoin d’heures de détente, et vous ne vous ferez pas bien voir en les relançant, à moins que ce ne soit pour une cause extrêmement urgente. Quelle que soit l’intimité de vos rapports avec un médecin et les siens, ne mobilisez pas son téléphone pour raconter des histoires badines : un malade grave peut, à ce moment même, avoir besoin de l’appeler.

Toute la question est là : le téléphone n’a pas été créé pour faciliter le bavardage à distance, pour expliquer nos états d’âme, nous quereller ou nous réconcilier avec nos plus chères amours, décrire par le menu les incidents de la journée, ni propager les faits et gestes de nos amis et connaissances. Que la charmante oisive qui, le coude enfoncé dans son oreiller et l’écouteur à la main, potine pendant des heures sache bien que, neuf fois sur dix, elle s’adresse à des gens pressés qui lèvent les yeux au ciel, à moins qu’ils ne posent l’appareil et ne vaquent à leurs occupations.

Il n’y a pas à sortir de là : le téléphone est indiscret ; faites du moins en sorte qu’il ne soit pas importun.

Comment vous défendre des fâcheux invisibles ? Si vous avez quelqu’un pour répondre, le mieux est d’imposer une formule comme : « C’est de la part de qui ? Je vais voir si Madame est là ». Cela aura l’avantage de vous ménager une porte de sortie. Tandis que si l’on répond : « Madame est là, c’est de la part de qui ?  » lorsque Madame voudra à tout prix éviter un bavard, elle sera contrainte à des mensonges cousus de fil blanc. Mieux vaut ne pas…

 

Marcelle AUCLAIR

Source : « Arts Ménagers », 1951.

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One comment

  1. Comme quoi, tant de choses ont changé et si eu de choses…Appeler à l’heure des repas, être bref si l’on dérange…Simples règles de savoir -vivre…Mais, papoter des heures avec une copine, être proche même avec des personnes éloignées…Cela a du bon aussi…

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